Le chien pisteur dont on parle cette semaine s’appelle Trina, une labrador de 3 ans née en Suède, au service de la police de l’île d’Hawaï. Le 19 octobre 2026, à 12 h 16, les policiers apprennent qu’un homme de 70 ans n’a plus été vu depuis plus de 24 heures dans le secteur de Volcano. Sa voiture de location est retrouvée vide dans le parc national. Hélicoptère des pompiers, agents du parc : la zone est ratissée. À 19 h 30, Trina le trouve sur un sentier, à environ 3 km du véhicule, déshydraté, selon le communiqué de la police d’Hawaï.
C’est son deuxième sauvetage en deux mois, après une adolescente retrouvée à Waikoloa en septembre. Son arrivée, financée par un don de 25 000 dollars, avait été fêtée le 24 février 2026.
Mais que sent un chien pisteur, au juste ? Comment choisit-il sa direction ? Et en France, qui fait ce travail ? Les réponses sont moins mystérieuses qu’on ne le croit.
Ce que sent un chien pisteur sur la piste

Vous semez de la peau. En permanence. Un article publié en avril 2005 par le laboratoire du FBI chiffre la perte à environ 667 cellules par seconde, soit 40 000 par minute. Ces « radeaux » de peau morte, de 14 microns environ, emportent quelques bactéries et des sécrétions propres à chacun. Les plus gros tombent au sol, les plus fins montent dans l’air chaud qui enveloppe le corps, puis retombent plus loin. Pour un chien pisteur, c’est une traînée.
Et l’herbe écrasée ? Elle compte moins qu’on l’imagine. En 2005, dans la revue Chemical Senses, P. G. Hepper et D. L. Wells ont fait marcher une même personne sur 21 carrés de moquette, un pas par carré. Odeur retirée, piétinement laissé : les chiens ne trouvaient plus le sens de la piste. C’est donc l’odeur de la personne qui indique la direction. Et il en faut très peu, 5 pas suffisent, 3 non.
Le nez du chien pisteur fait le reste. À chaque inspiration, environ 12 à 13 % de l’air part droit vers la zone olfactive, où les molécules s’accumulent au lieu d’être expirées, rappelle une synthèse de 2021 signée par des chercheurs de Wrocław. En 2003, des chercheurs du CNRS de Rennes et d’un institut américain ont montré que seuls 18 % des gènes de récepteurs olfactifs étudiés chez le chien sont prédits inactifs, contre 63 % chez l’humain, et que son épithélium peut exprimer jusqu’à 20 fois plus de récepteurs que le nôtre.
La météo pèse aussi : l’humidité aide plutôt, la température et le vent compliquent le travail, selon la synthèse de 2021. Ce même flair sert ailleurs, pour repérer certains cancers ou alerter d’une hypoglycémie.
Pistage ou quête : deux façons de chercher
Sur le terrain, deux méthodes coexistent. En pistage, le chien pisteur part d’une odeur de référence et remonte le trajet d’une personne précise, truffe au sol, en harnais au bout d’une longe. Un objet ou un vêtement du disparu suffit à lui donner cette odeur, explique la gendarmerie. En quête, le chien quadrille un secteur défini, souvent nez au vent, pour trouver les personnes qui s’y trouvent. Pas d’odeur de départ. Pas de trajet à suivre non plus.
Les deux se complètent. Au 19e Challenge inter-unités de Blois, les 5 et 6 septembre 2026, un binôme de gendarmerie a localisé le « mis en cause » d’un scénario, puis des pompiers des Côtes-d’Armor ont engagé la quête pour retrouver les victimes. L’atelier a remporté le premier prix de la cohésion inter-unités.
Reste le facteur temps. La gendarmerie distingue la « piste chaude », pour une disparition de moins de 48 heures, et la piste froide, quand la personne manque depuis plusieurs jours. Quant au choix de la direction, il a été filmé en 1993 sur quatre bergers allemands dressés au pistage, amenés à angle droit sur une trace : ils cherchaient la trace, décidaient du sens, puis suivaient.
La décision prenait 3 à 5 secondes. Les chiens ralentissaient de moitié, reniflaient trois fois plus longtemps et sentaient 2 à 5 empreintes. Sur vingt essais, sur herbe comme sur béton, ils ont toujours pris la bonne direction.

Les qualités d’un bon chien de recherche
Pour les pistes anciennes, le Saint-Hubert reste la vedette. La technicité « piste froide » de la gendarmerie, créée en 2005, lui était réservée : ce « chien de sang » reste efficace jusqu’à cinq jours après une disparition, voire davantage, en ville comme à la campagne. Mais il est rare : une quinzaine d’équipes, des chiots recrutés très tôt et plusieurs réformes précoces pour raisons de santé, ce grand chien étant exposé à la torsion de l’estomac et à la dysplasie.
D’où l’arrivée d’un cousin. Le 8 janvier 2025, Uno, un black and tan coonhound, a été validé en piste froide, une première. Dérivée du Saint-Hubert, la race pèse une trentaine de kilos, contre une cinquantaine. Elle doit renforcer les effectifs, pas le remplacer.
Pour le reste, la race compte peu. Les bergers belges malinois forment 85 % du cheptel de la gendarmerie, et la sélection se joue sur le jeu. Le commandant du centre de Gramat le dit sans détour : un chien qui regarde d’un air perplexe la balle qu’on lui lance, inutile d’insister. Les critères tiennent en peu de mots : appétence au jeu, sociabilité, condition physique et, pour un chien pisteur, l’amour de l’homme en plus de l’instinct de chasse. Trina, rappelons-le, est une labrador.
Côté pompiers, le guide national note que certaines races conviennent mieux, et que des chiennes non stérilisées peuvent gêner les autres équipes. Franchement, c’est le détail qu’on oublie quand on rêve de faire de son compagnon un chien de recherche.
En France, les chiens pisteurs de la gendarmerie
Chaque chien de recherche de la gendarmerie passe par le Centre national d’instruction cynophile (CNICG), installé en 1945 à Gramat, dans le Lot, et rebaptisé ainsi en 1996. La gendarmerie aligne en permanence environ 480 maîtres et 600 chiens. Pour retrouver des personnes, le centre enseigne la piste unique, la piste et défense, la piste avec recherche de victimes d’avalanche et la piste Saint-Hubert.
Le futur chien pisteur est recruté avant deux ans, mais plus chiot (sauf le Saint-Hubert). Suivent un à deux mois de « débourrage », un examen vétérinaire qui écarte les chiens incapables de tenir huit ou neuf ans, puis le « mariage » avec son maître. Le stage dure ensuite quatorze semaines, détaille le commandant du CNICG. Un Saint-Hubert, lui, suit dix-sept semaines étalées sur deux ans, dont trois de « déclenchement olfactif » face au plus d’odeurs possible.
Et après ? Un chien de la gendarmerie travaille 7 à 8 ans en moyenne. À la réforme, son maître a un droit prioritaire pour le garder : 80 % des maîtres l’ont fait en 2023.
Chez les pompiers, le chien de sauvetage cherche aussi en surface
Les sapeurs-pompiers suivent le guide national de référence de la cynotechnie de la Sécurité civile, mis à jour le 26 juin 2020. Avec son conducteur, le chien de sauvetage y cherche des personnes ensevelies, sous des décombres par exemple, et des personnes égarées, par la quête ou le pistage. La recherche sous la neige demande une formation complémentaire.
Le calendrier est précis. Un chien de sauvetage peut commencer la formation opérationnelle dès 12 mois, mais pas passer l’évaluation CYN1 avant 18 mois. Pour la mention « technique du pistage », l’équipe doit réussir une piste tracée deux heures plus tôt, sur environ 2 000 mètres. Et l’aptitude se revérifie chaque année.
Un point surprend les familles : la recherche d’un adulte en bonne santé qui aurait fugué relève, sauf réquisition, de la police ou de la gendarmerie, pas des pompiers. Le bon réflexe reste d’appeler le 17 ou le 112.
Un proche a disparu : ce qui aide vraiment les équipes cynophiles
Avant d’engager un chien pisteur, le responsable cynotechnique recueille une série de renseignements, liste le guide des pompiers. Autant les préparer :
- l’identité de la personne, son âge et son état de santé ;
- le dernier endroit où elle aurait été vue, et l’heure exacte ;
- une odeur de référence possible, comme un vêtement porté ou un objet personnel ;
- la topographie de la zone et ses endroits dangereux ;
- les autres recherches déjà lancées.
Le guide demande aussi de limiter au strict minimum, « aucun si possible », les intervenants sur les secteurs où les chiens vont progresser. La consigne vise les secours, mais la logique vaut pour tous : chaque marcheur dépose ses propres « radeaux » de peau. Le piège est là, vouloir aider tout de suite et brouiller les pistes au sens propre. Gardez un vêtement porté sans le laver, notez l’heure, attendez les consignes.
Si c’est votre animal qui manque, la marche à suivre change : voyez ce qu’il faut faire dans les premières heures après la perte d’un chien.
Le pistage canin en club, avec votre propre chien
Votre compagnon ne deviendra sans doute pas chien pisteur professionnel. Il peut en revanche goûter au pistage canin en club, pour le plaisir. Deux disciplines s’y prêtent bien, encadrées par la Société centrale canine et sa commission d’utilisation, la CUN-CBG.
Le pistage français, d’abord. Selon le règlement mis à jour le 30 octobre 2023, il est ouvert à toutes les races reconnues, et les chiens sans pedigree concourent, sous conditions, dans un classement séparé. Pour le brevet : un chien d’au moins douze mois, le CSAU (certificat de sociabilité), un carnet de travail et une licence. Une piste libre de 350 à 400 pas avec deux angles droits, puis une piste « au trait de limier », en longe, d’environ 400 pas. Il faut 80 points sur 100 à chacune.
La recherche utilitaire, ensuite, imite la recherche d’une personne disparue. Un « témoin » décrit la victime et confie un tissu imprégné de son odeur, puis le chien retrouve son trajet, cinq objets perdus et la personne. Ouverte à tous les chiens, croisés compris, elle va du brevet (piste vieille de 1 h 30, 850 à 900 m environ) à la classe 3 (4 h, environ 2 km). Seule discipline où le chien prend les initiatives du début à la fin, souligne la Centrale canine.
Pour débuter ce pistage canin, elle conseille des jeux de « chasse » : quelqu’un excite le chien avec son jouet, part se cacher, puis on lâche le chien, qui doit le retrouver au flair. Avant la longe, un bon rappel en forêt et un chiot qu’on a pris le temps de socialiser avec d’autres animaux aident beaucoup. Et ne soyez pas surpris s’il vous retrouve vite : il connaît déjà l’odeur de son maître.
Foire aux questions
Quelle race fait le meilleur chien pisteur ?
Pour les pistes de plusieurs jours, le Saint-Hubert reste la référence de la gendarmerie, rejoint en 2025 par le black and tan coonhound. Ailleurs, la race pèse peu : les malinois forment 85 % du cheptel de la gendarmerie, et la police d’Hawaï travaille avec une labrador. Le goût du jeu et l’endurance comptent plus que le pedigree.
Combien de temps une odeur reste-t-elle exploitable ?
Tout dépend du chien, du terrain et de la météo. La gendarmerie parle de piste chaude sous 48 heures, et de piste froide quand la disparition remonte à plusieurs jours. Un chien pisteur de race Saint-Hubert reste efficace jusqu’à cinq jours, voire davantage. L’humidité aide, la température et le vent peuvent gêner.
Que devient un chien de recherche à la retraite ?
Dans la gendarmerie, un chien de recherche travaille en moyenne 7 à 8 ans. À la réforme, son maître dispose d’un droit prioritaire pour le garder, et 80 % des maîtres l’ont fait en 2023. Trina, elle, n’a que 3 ans : sa carrière commence à peine.
Mon chien peut-il devenir chien de sauvetage chez les pompiers ?
La cynotechnie relève des missions et des formations des sapeurs-pompiers, professionnels ou volontaires. Le chien de sauvetage commence sa formation opérationnelle à 12 mois au plus tôt, l’évaluation CYN1 attend 18 mois. Pour un particulier, le pistage canin en club reste la porte d’entrée.
Sources
- Hawaiʻi Police Department, communiqué sur K9 Trina dans le parc national des Volcans, 20 octobre 2026.
- Hawaiʻi Police Department, communiqué sur l’arrivée de K9 Trina, cérémonie du 24 février 2026.
- Gendarmerie nationale, « Piste et quête : des savoir-faire complémentaires », 11 septembre 2026.
- Gendarmerie nationale, « Le black and tan coonhound », 11 juin 2025.
- Gendarmerie nationale, « L’instruction cynophile, une matière vivante », 5 juin 2025.
- Gendarmerie nationale, « Les chiens de la gendarmerie, acteurs clés de la cynotechnie », 28 janvier 2024.
- Gendarmerie nationale, « Recherches opérationnelles de personnes disparues », 26 février 2018.
- Gendarmerie nationale, page du Centre national d’instruction cynophile (CNICG).
- Ministère de l’Intérieur (DGSCGC), guide national de référence « Cynotechnie », mise à jour du 26 juin 2020.
- FBI, Forensic Science Communications, « Analysis of the Uniqueness and Persistence of Human Scent », avril 2005.
