Votre chien gémit en dormant, ses pattes pédalent dans le vide, ses babines tressautent : la scène a de quoi attendrir, ou inquiéter. Dans l’immense majorité des cas, c’est la signature d’une phase de sommeil bien connue des chercheurs, le sommeil paradoxal. Mais pas toujours. Une crise d’épilepsie ou un vrai trouble du sommeil peuvent ressembler, de loin, à un rêve agité.
Voici ce que disent les études publiées par les écoles et les laboratoires vétérinaires, les signes qui doivent faire réagir, et la réponse à la question que tout le monde se pose à 3 heures du matin : faut-il le réveiller ?
Ce qui se passe quand un chien gémit en dormant

Commençons par le rythme du sommeil du chien : il ne dort pas d’une traite comme nous. En 1993, deux chercheurs australiens de l’université Murdoch, Adams et Johnson, ont observé 24 chiens pendant la nuit, dont 18 filmés sous lumière rouge. Résultat : en moyenne 23 cycles veille-sommeil sur 8 heures, avec environ 16 minutes de sommeil suivies de 5 minutes d’éveil. Une nuit en pointillés, donc.
Autre détail de cette étude, très parlant pour qui a déjà vu son chien s’agiter avant de relever la tête : le sommeil « actif » était le plus souvent suivi d’un réveil spontané. Typiquement, un chien gémit en dormant, pédale, puis se réveille souvent tout seul quelques instants plus tard, un peu hébété, avant de se rendormir.
L’étude a ses limites (chiens filmés dehors ou en laboratoire, pas sur le canapé), mais elle pose le décor : des épisodes courts, nombreux, plus ou moins agités.
Le sommeil du chien vu par l’électroencéphalogramme
Pour savoir si un chien rêve, il faut d’abord mesurer. Depuis 2014, une équipe hongroise (université Eötvös Loránd et Académie des sciences de Budapest) utilise une polysomnographie non invasive : des électrodes collées sur la tête, le chien qui fait la sieste à côté de son maître, et c’est tout. Sur 22 chiens adultes, l’électroencéphalogramme du sommeil ressemblait à celui de l’humain.
On y distingue l’éveil, la somnolence, le sommeil lent et le sommeil paradoxal (le fameux REM des Anglo-Saxons, pour rapid eye movements). En 2018, la même équipe a enregistré 50 chiens de 6 mois à 15 ans pendant 3 heures et a pu mesurer, sur 31 d’entre eux, la densité de mouvements rapides des yeux pendant cette phase.
Le sommeil paradoxal, c’est une découverte lyonnaise. En 1959, Michel Jouvet observe chez le chat des périodes de quelques minutes où les muscles se relâchent complètement alors que le cerveau s’active comme à l’éveil. D’où le nom : un sommeil profond avec un cortex en pleine activité, c’est paradoxal.
Et c’est là que tout s’explique. Selon une synthèse publiée par l’Académie nationale de médecine en 2011, pendant le sommeil paradoxal, les muscles posturaux sont paralysés par une inhibition active des motoneurones. Mais il reste des « phénomènes phasiques » : mouvements rapides des yeux, petites secousses des muscles de la face et des extrémités des membres, respiration et rythme cardiaque irréguliers. Les babines qui frémissent, les pattes qui pédalent, le souffle saccadé ? Tout y est. Quand votre chien gémit en dormant, ce gémissement s’inscrit dans le même tableau.
Un chien rêve-t-il vraiment ?
Réponse honnête : très probablement, mais personne ne peut le prouver. Chez l’humain, les dormeurs réveillés en plein sommeil paradoxal racontent des rêves. Un chien, lui, ne raconte rien. Dire que votre chien rêve, c’est donc une déduction, sérieuse mais indirecte.
Les indices qu’un chien rêve sont pourtant nombreux. En 2001, au MIT, K. Louie et M. A. Wilson ont enregistré les neurones de l’hippocampe de rats qui parcouraient un labyrinthe, puis pendant leur sommeil. Pendant le sommeil paradoxal, les mêmes séquences d’activité revenaient, à la même vitesse que dans la réalité. Le cerveau rejouait la journée. Si un rat le fait, l’idée qu’un chien rêve de sa promenade n’a rien d’extravagant.
Plus près de nous, l’équipe de Budapest a montré en 2017 qu’un apprentissage modifie l’EEG du sommeil qui suit, et que ces changements accompagnent les progrès du chien au réveil. Autrement dit, la sieste après une séance d’éducation travaille pour vous. Un argument de plus pour placer un vrai temps de repos après les exercices, que vous soyez en plein travail d’éducation au rappel en forêt ou après une séance d’agility (voir le prix des cours d’agility pour chien si vous hésitez à vous lancer).
Les émotions comptent aussi. Dans une autre étude de 2017, 16 chiens ont fait une sieste de 3 heures après une séquence agréable (caresses, jeu de balle) ou désagréable (séparation, approche menaçante, visage figé du maître). Après la séquence désagréable, les chiens s’endormaient plus vite et passaient une part plus importante de leur sommeil en phase paradoxale, avec des épisodes plus longs. De quoi rêver un peu plus, peut-être. Ou cauchemarder, mais là, on sort de ce que l’étude permet d’affirmer.
Concrètement, une journée chargée en nouveautés, un déménagement, un séjour en pension ou un voyage peuvent perturber le sommeil du chien et donner des nuits plus agitées. Si vous préparez un départ, nos articles sur le prix d’une pension pour chien et sur les règles pour voyager avec son chien à l’étranger vous aideront à limiter les surprises.
Rêve ou crise d’épilepsie : les signes qui font la différence

Votre chien gémit en dormant et vous pensez à une crise ? L’inquiétude n’est pas absurde. L’épilepsie fait partie des maladies neurologiques les plus fréquentes chez le chien. Le programme VetCompass du Royal Veterinary College de Londres a passé au crible les dossiers de 92 cliniques britanniques : 0,62 % des chiens avaient une épilepsie d’origine inconnue. Les mâles étaient 1,5 fois plus touchés que les femelles, le border terrier et le berger allemand plus exposés que les croisés.
Le texte de référence reste le rapport de consensus de l’International Veterinary Epilepsy Task Force (2015). Il décrit la crise convulsive ainsi : le chien perd en règle générale conscience, et l’on observe souvent de la salivation, une émission d’urine ou de selles, des pupilles dilatées. Ensuite vient une phase dite post-critique, de quelques minutes à plusieurs heures, parfois plusieurs jours, pendant laquelle l’animal n’est pas dans son état normal.
À l’inverse, un chien rêve avec des mouvements brefs et irréguliers, ses muscles restent relâchés entre deux secousses, et il se réveille quand on l’appelle (le sommeil paradoxal est profond, mais un stimulus suffisant l’interrompt). Une fois réveillé, il vous reconnaît, il s’étire, il se rendort. Pas de flaque d’urine, pas de bave en quantité, pas de regard perdu pendant de longues minutes.
Le piège ? Même les spécialistes se trompent sur vidéo. En 2015, une étude menée par le Royal Veterinary College a soumis 100 vidéos tournées par des propriétaires à des vétérinaires, neurologues ou non. Sur la simple question « est-ce une crise ? », l’accord entre eux n’était que passable (kappa de 0,40). Les auteurs concluent que la vidéo aide, mais qu’il faut des informations cliniques en plus, et parfois un EEG.
En clair, filmez, oui. Mais ne posez pas le diagnostic vous-même à partir de votre téléphone.
Quand les mouvements nocturnes deviennent un trouble du sommeil
Entre le rêve banal et la crise d’épilepsie, il existe une troisième catégorie, rare mais réelle : les troubles du sommeil eux-mêmes. Le plus étudié s’appelle le trouble comportemental en sommeil paradoxal. La paralysie musculaire ne fait plus son office, et le chien « vit » littéralement ses rêves.
À l’université de Floride, une équipe a décrit en 2011 14 chiens atteints de ce trouble : mouvements violents des membres, hurlements, aboiements, grognements, mâchonnements, voire morsures pendant le sommeil, la nuit comme pendant la sieste. Les premiers signes apparaissaient entre 8 semaines et 7 ans et demi, mais 64 % des chiens avaient un an ou moins. Aucune race ni aucun sexe ne ressortait. Sous bromure de potassium, les épisodes ont diminué chez 78 % des chiens traités, mais aucun n’a guéri seul.
Le tétanos peut aussi en être la cause. Sur 61 chiens soignés pour un tétanos dans deux centres britanniques, au moins 46 % des survivants ont ensuite « mis en scène » leurs rêves. Dans 40 % des cas, les propriétaires décrivaient l’épisode comme une crise d’épilepsie, alors que les antiépileptiques n’y changeaient rien. Bonne nouvelle : le trouble a disparu spontanément en six mois chez 43 % d’entre eux.
Il y a enfin la narcolepsie, que l’on connaît bien chez le chien grâce à un modèle canin étudié à l’université Stanford : en 1999, l’équipe d’Emmanuel Mignot a identifié la mutation en cause, sur le gène du récepteur 2 de l’hypocrétine. Le chien narcoleptique bascule brutalement de l’éveil au sommeil paradoxal et peut s’effondrer, les muscles relâchés (c’est la cataplexie).
L’âge joue aussi. Chez les chiens âgés, une étude de l’université d’État de Caroline du Nord a montré que les chiens aux signes de démence les plus marqués passaient moins de temps en sommeil lent et en sommeil paradoxal. Un vieux chien qui dort mal, tourne en rond la nuit ou vocalise sans raison apparente mérite un bilan, un peu comme un chat qui miaule la nuit en vieillissant.
Faut-il réveiller un chien qui gémit en dormant ?
Non, en général. Un chien gémit en dormant quelques secondes parce qu’il traverse une phase normale de son sommeil, et il va très probablement se réveiller seul. Selon le résumé de l’étude d’Adams et Johnson, 9 propriétaires sur 14 dérangeaient d’ailleurs le sommeil de leur chien sans s’en rendre compte : le sommeil du chien est déjà assez fragmenté comme ça.
Si vous avez un doute, appelez-le doucement par son nom, à distance. Surtout, ne le touchez pas, ne le secouez pas. Tiré brusquement d’un rêve, il peut sursauter et mordre par réflexe. Conseil de prudence classique, qui vaut double avec des enfants à la maison.
En revanche, il faut réagir si :
- le chien ne répond pas à la voix et ses membres sont raides, pas seulement agités ;
- il bave abondamment, urine ou fait ses besoins pendant l’épisode ;
- il reste désorienté, titube ou ne vous reconnaît pas pendant plusieurs minutes après ;
- l’épisode dure plus de 5 minutes, ou plusieurs épisodes s’enchaînent sans retour à la normale entre eux : c’est la définition de l’état de mal épileptique, une urgence vétérinaire ;
- deux crises ou plus surviennent dans la même journée (crises dites groupées).
Pendant un épisode suspect, éloignez ce qui pourrait le blesser, ne mettez jamais la main dans sa gueule, et chronométrez. Puis filmez, si vous le pouvez sans risque. Notez l’heure, la durée, ce qui s’est passé avant (jeu, repas, stress) et l’état du chien après : un carnet de ce type fait gagner un temps précieux au vétérinaire, comme le recommande l’équipe épilepsie du Royal Veterinary College. Pour les outils numériques qui arrivent dans les cliniques, voyez notre dossier sur l’IA en santé animale.
Et si votre chien est déjà épileptique ?
Le sommeil du chien devient alors un indicateur à surveiller. En 2025, une équipe de l’université d’État de Caroline du Nord a comparé 64 chiens épileptiques à 64 chiens sains de même âge, race et sexe. Les chiens épileptiques dormaient moins bien, et 59 % des propriétaires constataient un changement de sommeil après une crise, le plus souvent un sommeil plus long. Le questionnaire utilisé, le SNoRE, compte même un volet entier consacré aux « interruptions de sommeil dues aux rêves ».
Rêve ou crise ? Chez lui, carnet et vidéos prennent tout leur sens. Montrez-les à votre vétérinaire : il saura s’il faut ajuster le traitement.
Bref, un chien qui gémit en dormant rêve presque toujours. Laissez-le faire, observez sans intervenir, et gardez vos inquiétudes pour les épisodes qui cochent les cases de la liste ci-dessus.
Foire aux questions
Pourquoi mon chien gémit en dormant toutes les nuits ?
Si votre chien gémit en dormant chaque nuit, c’est qu’il traverse plusieurs phases de sommeil paradoxal. Pendant cette phase, des petites secousses de la face et des pattes, une respiration irrégulière et des vocalises sont normales. Des gémissements quotidiens, brefs, suivis d’un réveil calme, n’ont rien d’alarmant.
Un chien rêve-t-il de son maître ?
Impossible de le savoir, puisqu’un chien ne peut pas raconter ses rêves. Les études montrent seulement que le cerveau rejoue des séquences vécues pendant le sommeil paradoxal (chez le rat) et que l’apprentissage et les émotions de la journée modifient le sommeil du chien. Qu’il rêve de vous est plausible, rien de plus.
Comment savoir si mon chien fait une crise d’épilepsie en dormant ?
Une crise convulsive s’accompagne en général d’une perte de conscience, de membres raides, de salivation, parfois d’urine ou de selles, puis d’une phase de confusion. Un chien qui rêve se réveille quand on l’appelle et redevient normal tout de suite.
Faut-il réveiller un chien qui fait un cauchemar ?
Non. Appelez-le doucement par son nom si l’épisode vous inquiète, mais ne le touchez pas : un chien réveillé en sursaut peut mordre par réflexe. Un chien rêve parfois de façon agitée, puis se réveille seul.
Sources
- Académie nationale de médecine, Luppi P.-H. et al., Bulletin, 2011 : architecture du sommeil paradoxal
- Université Murdoch, Adams et Johnson, 1993 : cycles veille-sommeil du chien
- Royal Veterinary College, 25 février 2015 : crise ou pas crise ?
- International Veterinary Epilepsy Task Force, 2015 : consensus sur l’épilepsie
- Kis et al., 2014 : polysomnographie non invasive
- Kis et al., 2017 : sommeil et apprentissage
- Kis et al., 2017 : émotions et sommeil
- Louie et Wilson, MIT, 2001 : réactivation en sommeil paradoxal
- VetCompass, Royal Veterinary College, 2013 : prévalence de l’épilepsie
- Packer et al., 2015 : lecture des vidéos de crises
- Université de Floride, 2011 : trouble du sommeil paradoxal, 14 chiens
- Shea et al., 2018 : tétanos et rêves mis en scène
- Université Stanford, 1999 : narcolepsie canine
- Université d’État de Caroline du Nord, 2023 : sommeil du chien âgé
- Université d’État de Caroline du Nord, 2025 : épilepsie et sommeil
