La tortue verte ne fait plus partie des espèces menacées d’extinction à l’échelle du globe. Le 10 octobre 2025, au Congrès mondial de la nature d’Abou Dhabi, l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) l’a fait passer de « en danger » à « préoccupation mineure » sur sa Liste rouge. Si l’information vous revient ces jours-ci, c’est qu’un reportage de l’AFP en Malaisie, repris par Sciences et Avenir le 12 octobre 2026, l’a remise en avant. La décision, elle, a un an.
Bonne nouvelle. Mais de près, le tableau est moins rose. Dans nos outre-mer, Chelonia mydas reste classée menacée, parfois au plus haut niveau, et le droit français n’a pas bougé. Voici ce qui a changé, et comment observer les tortues marines en France sans leur compliquer la vie.
Tortue verte : ce que l’UICN a décidé en octobre 2025
La fiche Chelonia mydas de la Liste rouge ne laisse pas de place au doute : catégorie « préoccupation mineure », population en hausse. L’évaluation, signée B. P. Wallace et A. C. Broderick, date du 9 décembre 2024 ; elle a été publiée dans la mise à jour 2025 de la Liste rouge.
Le chiffre décisif tient en une ligne du communiqué de l’UICN : la population mondiale de la tortue verte a progressé d’environ 28 % depuis les années 1970. Ça vous paraît modeste ? Pour un animal dont une génération dure 45 ans (valeur retenue par la fiche), c’est un vrai retournement.
Pas de miracle là-dedans. L’UICN cite des leviers tenus pendant des décennies : protéger les femelles et leurs œufs sur les plages, freiner la consommation de tortues et d’œufs, lutter contre le commerce, équiper les filets de pêche de dispositifs qui laissent les tortues s’échapper. L’île de l’Ascension, le Brésil, le Mexique et Hawaï affichent les meilleurs résultats. En Malaisie, selon l’AFP, les nids des Turtle Islands ont triplé depuis les années 1970 et dépassent 20 000 par an.
Pourquoi « préoccupation mineure » ne veut pas dire « tirée d’affaire »
L’UICN elle-même freine l’enthousiasme. La tortue verte reste très en dessous de son abondance passée, celle d’avant la colonisation européenne et des prélèvements massifs pour le commerce. Le prélèvement de tortues et d’œufs et les captures accidentelles tuent encore beaucoup, et le bétonnage du littoral détruit leurs habitats.
Le climat ajoute sa part. À Raine Island, en Australie, la plus grande colonie de ponte du monde, la production de nouveau-nés recule depuis plusieurs années. Autre effet, moins visible : chez les tortues marines, la température d’incubation décide du sexe des petits. Au chaud, des femelles ; au frais, des mâles, avec un seuil entre 28 et 31 °C selon les espèces, détaille le plan national d’actions pour les tortues marines des Antilles françaises (PNA). Des plages qui chauffent, ce sont des générations de plus en plus féminines.
Surtout, un statut mondial reste une moyenne. La tortue verte revient pondre sur ses plages de naissance, et une hausse au Brésil ne repeuple pas une plage de Martinique. Le vrai point faible est là. Détail révélateur : le 13 octobre 2026, la fiche de l’INPN (inventaire national du patrimoine naturel) affichait encore l’ancien statut mondial « en danger ».
En France, une espèce toujours menacée sur les listes régionales

La France tient aussi des listes rouges par territoire, que l’INPN rassemble. Elles mesurent le risque de disparition de la population locale, pas de l’espèce entière. Le constat est sévère : la tortue verte est classée « en danger critique » en Martinique, « en danger » en Guadeloupe, à La Réunion et dans les îles Éparses, « vulnérable » en Guyane. En métropole, où on la croise surtout en Méditerranée, elle n’est pas évaluée (« non applicable »). Pour Mayotte, l’INPN n’affiche aucune liste rouge régionale.
Les effectifs expliquent ces classements. Aux Antilles, le PNA décrit une tortue verte « fréquente en mer » mais des femelles en ponte rares : une centaine par an pour toutes les Antilles françaises. Celles qui se nourrissent sur un territoire n’appartiennent pas aux populations qui y pondent, précise le plan ; beaucoup sont des juvéniles venus grandir sur les herbiers.
Bref, la bonne nouvelle mondiale ne se lit pas encore sur nos plages. Et la loi, elle, ne bouge pas.
Ce que dit la loi : l’arrêté du 10 novembre 2022
Premier piège : beaucoup de documents, même officiels, citent encore l’arrêté du 14 octobre 2005. Il est abrogé. Le texte en vigueur est l’arrêté du 10 novembre 2022 fixant la liste des tortues marines protégées, publié au Journal officiel le 6 décembre 2022. La « tortue verte (Chelonia mydas) » figure dans son article 3, avec la luth, l’imbriquée, la caouanne, l’olivâtre et la tortue de Kemp. Le reclassement de l’UICN n’y change rien.
Son article 2 interdit, en tout temps, sur tout le territoire national et dans les eaux sous juridiction française :
- de détruire, mutiler, capturer ou enlever intentionnellement une tortue marine ;
- la perturbation intentionnelle, celle due aux nuisances lumineuses, la poursuite et le harcèlement ;
- de dégrader leurs habitats : plages de ponte, zones d’alimentation, de repos ;
- de détenir, transporter, vendre ou acheter une tortue, un œuf ou un produit qui en est tiré (exceptions encadrées pour des objets anciens en écaille).
Le texte vaut aussi pour les Terres australes et antarctiques françaises, donc pour les îles Éparses (article 11).
Les sanctions ? Porter atteinte à la conservation d’une espèce protégée relève de l’article L415-3 du Code de l’environnement : jusqu’à 3 ans de prison et 150 000 € d’amende, doublée dans le cœur d’un parc national ou une réserve naturelle. La perturbation intentionnelle est exclue de ce délit : c’est une contravention de 4e classe (article R415-1), soit 750 € au plus. À Mayotte, un braconnier multirécidiviste de tortues vertes arrêté en mars 2025 a écopé de cinq ans de prison dont quatre ferme, rapporte l’Office français de la biodiversité (OFB).
Où observer une tortue marine outre-mer, territoire par territoire

Croiser une tortue marine outre-mer n’a rien d’exceptionnel : adulte, la tortue verte broute herbiers et algues près des côtes. Les amateurs d’aquarium d’eau de mer reconnaîtront le décor.
Mayotte
Mayotte est un haut lieu de la tortue verte. Selon l’OFB, qui gère le Parc naturel marin de Mayotte (créé en 2010), cinq espèces de tortues marines fréquentent l’île, surtout la verte et l’imbriquée, et pondent sur deux tiers des plages. Environ 3 000 tortues vertes y pondent chaque année. Papani-Moya, Charifou et Saziley comptent parmi les plages de ponte majeures, d’après un avis du conseil scientifique du patrimoine naturel de Mayotte.
Le revers est brutal : au moins 10 % des tortues venues pondre y sont braconnées chaque année, estime l’OFB, qui cite aussi les chiens errants, les filets, la pollution et… les observations irrespectueuses. Ne partez pas seul sur une plage de ponte la nuit ; renseignez-vous auprès du Parc marin ou des associations locales.
Guadeloupe et Martinique
Aux Antilles, la tortue verte se voit surtout en mer, sur les herbiers d’« herbe à tortue » (Thalassia testudinum). Les pontes existent, de mars à novembre, mais restent rares. Malendure (Bouillante) en Guadeloupe, Grande-Anse des Anses-d’Arlet, l’Anse Dufour et l’Anse Noire en Martinique sont devenues des classiques de l’observation. Trop, peut-être : le PNA décrit une plage de Malendure saturée, et le même constat vaut pour Tintamarre, à Saint-Martin. Le stress du dérangement pourrait même favoriser la fibropapillomatose, une maladie virale qui couvre les tortues d’excroissances. Notre conseil : évitez les heures de pointe et les grands groupes.
La Réunion
Sur la côte ouest, les tortues fréquentent de plus en plus les zones de nourrissage depuis une vingtaine d’années, constatait la Direction de la mer sud océan Indien en 2021. Revers de cette présence : les collisions avec les bateaux augmentent. La vitesse est limitée à 5 nœuds jusqu’à 300 mètres au-delà de la barrière de corail, et les tortues fréquentent aussi le large, surtout entre le cap La Houssaye et la pointe des Trois-Bassins. Vous pilotez un bateau ? C’est là que tout se joue. La charte d’observation de Kélonia précise que la tortue verte y broute des algues rouges entre la surface et 30 mètres de fond.
Guyane
La Guyane, c’est l’autre visage : celui des pontes. La Réserve naturelle nationale de l’Amana, 14 800 hectares sur 45 km de côte à Awala-Yalimapo et Mana, accueille quatre espèces en ponte, dont la tortue verte. Les femelles montent surtout la nuit, à marée haute, et peuvent pondre jusqu’à sept fois par saison. Renseignez-vous auprès de la réserve avant d’arpenter la plage, et laissez la lampe dans le sac.
Les îles Éparses
Le record se trouve là. Europa, dans le canal du Mozambique, est le plus grand site de ponte de tortue verte de tout l’océan Indien : entre 2 000 et 11 000 tortues chaque année, selon la fiche Ramsar de l’île publiée par les TAAF. Ses usagers (militaires, agents, touristes) y sont accompagnés.
Et en métropole ?
Si, lors d’une balade nature sur la Côte d’Azur, vous repérez une tortue marine ou une trace sur le sable, signalez-la au réseau tortues marines de Méditerranée française (RTMMF), ou à celui d’Atlantique Est (RTMAE) sur l’autre façade.
Observer les tortues marines sans les déranger : les règles
Le manque d’information, bien plus que la volonté de nuire, explique la plupart des dérangements, note le PNA. Les bons réflexes découlent tous de l’arrêté de 2022 ; ce sont, en plus grand, ceux qui servent pour observer les oiseaux du jardin en hiver : regarder sans intervenir.
En mer, avec masque et tuba
Approchez lentement et laissez l’animal aller où il veut. Ne le suivez pas : des poursuites répétées peuvent pousser des juvéniles à abandonner leur zone d’alimentation, prévient le PNA. Ne touchez pas la tortue. Elle respire de l’air et doit remonter régulièrement, rappelle Kélonia : ne restez pas au-dessus d’elle. Le texte national ne fixe aucune distance chiffrée en mer. En bateau, ralentissez près des côtes.
Sur une plage de ponte, la nuit
Éclairer une femelle en train de pondre peut la dissuader de pondre. Les consignes de l’Observatoire des tortues marines du Muséum, diffusées avec l’OFB, sont nettes :
- restez à 10 mètres au moins ;
- éteignez toute lumière artificielle, téléphone compris ;
- pas de photo au flash ;
- chiens en laisse ;
- ne touchez ni la tortue ni les œufs.
À l’éclosion, ne ramassez pas les nouveau-nés pour les porter à la mer, même avec les meilleures intentions : le PNA range ce geste parmi les dérangements. Les petits sont déjà désorientés par les éclairages du littoral.
Drones, chiens et souvenirs
Un drone au-dessus d’une plage de ponte ? À éviter, franchement : nous avons détaillé l’impact des drones sur les animaux sauvages. Côté chiens, l’OFB et le PNA signalent des attaques sur les nids, les nouveau-nés et même les femelles : gardez le vôtre en laisse sur les plages. Et pas de souvenir en écaille, d’œuf ni de carapace.
Une tortue blessée ou échouée ?
Évitez de la manipuler et prévenez le réseau local : le REMMAT, réseau d’échouage dont le Parc naturel marin est un acteur majeur, à Mayotte ; Kélonia à La Réunion ; la DEAL dans les autres outre-mer ; le RTMMF ou le RTMAE en métropole. Même un pêcheur qui débarque une tortue blessée doit d’abord prévenir ces services, impose l’arrêté.
Pas de voyage prévu ? Les sorties nature près de chez vous et les gestes pour accueillir les hérissons au jardin entraînent le même regard : patient, et à bonne distance.
Foire aux questions
La tortue verte est-elle encore protégée en France ?
Oui, intégralement. L’arrêté du 10 novembre 2022 interdit de la capturer, de la perturber intentionnellement, de dégrader ses habitats, de détenir ou de vendre le moindre spécimen, œufs compris, partout en France et dans ses eaux. Le reclassement mondial de l’UICN n’a aucun effet sur ce texte. Une atteinte à la conservation de la tortue verte peut coûter jusqu’à 3 ans de prison et 150 000 € d’amende.
Depuis quand la tortue verte n’est-elle plus « en danger » ?
Depuis la mise à jour de la Liste rouge de l’UICN présentée le 10 octobre 2025 à Abou Dhabi. L’évaluation date du 9 décembre 2024. Les articles d’octobre 2026 reprennent cette décision à l’occasion d’un reportage de l’AFP : ce n’est pas un nouveau classement.
Où voir une tortue verte en France ?
En mer, dans les outre-mer : le lagon de Mayotte, les herbiers de Guadeloupe et de Martinique, la côte ouest de La Réunion. Les grands sites de ponte se trouvent à Mayotte, en Guyane et à Europa. Renseignez-vous auprès des gestionnaires avant d’y aller de nuit. En métropole, on la croise surtout en Méditerranée.
Quelle distance garder pour observer les tortues marines ?
Sur une plage de ponte, au moins 10 mètres, sans lumière ni flash, selon l’Observatoire des tortues marines. En mer, le texte national ne fixe pas de chiffre : approchez lentement, ne suivez pas la tortue, ne la touchez pas et laissez-lui la voie libre vers la surface. En bateau, respectez les limitations de vitesse côtières.
Sources
- UICN, communiqué du 10 octobre 2025 (en anglais).
- Liste rouge de l’UICN, fiche Chelonia mydas (en anglais).
- INPN (PatriNat), fiche Chelonia mydas.
- Légifrance, arrêté du 10 novembre 2022.
- Légifrance, Code de l’environnement, article L415-3.
- Légifrance, Code de l’environnement, article R415-1.
- Légifrance, Code pénal, article 131-13.
- OFB, Parc naturel marin de Mayotte.
- OFB, braconnage de tortues marines à Mayotte (2025).
- Préfecture de Mayotte, avis n° 2013-07 du CSPN.
- DEAL Guadeloupe, PNA tortues marines des Antilles françaises 2020-2029.
- Direction de la mer sud océan Indien, note du 3 juin 2021.
- Musées régionaux de La Réunion, charte d’observation Kélonia.
- Gendarmerie nationale, tortues de l’Amana (2024).
- TAAF et AFB, fiche Ramsar de l’île Europa.
- MNHN, Observatoire des tortues marines, communiqué du 20 juillet 2024.
